Le travail qui fait mal
Le travail qui fait mal
Dépression,
harcèlement, suicides... L'actualité nous rappelle combien notre relation au
travail peut se révéler malsaine. Au centre de la vie sociale, l'activité
professionnelle devrait être un mode d'accomplissement personnel. Pourquoi et
comment devient-elle un cauchemar ?
Tatiana
aurait dû se méfier quand Raymond, son mari, a commencé à tourner la nuit dans
leur lit. A se relever pour allumer l'écran de l'ordinateur. A perdre du poids,
à ne plus rigoler avec les copains comme avant. Jurer que ce n'était pas vrai,
que tout allait bien, qu'il y arriverait. Raymond a fini par se pendre. Il
était dessinateur chez Renault. Renault, première alerte. Première prise de
conscience. Depuis le début du mois de septembre, les suicides à France Télécom
- 24 en dix-huit mois - et ailleurs résonnent singulièrement dans l'opinion
publique. Signe des temps, la dernière chanson de Miossec, «Chiens de paille»,
évoque la souffrance des salariés : «Du
col blanc au bleu de travail/ C'est toujours la même bataille/Travailler pour
qui pour quoi/Pour quel résultat/Pour quelle vie tu crois/Je n'en peux plus de
cette vie-là/Je craquerai avant la fin du mois.»
Tous les
malheureux au boulot ne mettent pas fin à leur jour, fort heureusement. Mais le
malaise est là. Identifié, des médecins du travail aux ergonomes. Partagé sur
les sites internet. «A
Aéroports de Paris, mon épouse subit des pressions de plus en plus dures. Son
chef vocifère («Je serai sur vous comme une tique sur un chien»), menace et
frappe du poing - sur la table pour le moment. (...) Croyez-moi, c'est très dur
de voir son épouse rentrer à la maison et pleurer, même devant ses enfants...» En cause, bien sûr, ces «petits chefs» pervers,
adeptes du «harcèlement moral». Mais pas seulement. L'organisation du travail
depuis une vingtaine d'années y est aussi pour beaucoup. La compétitivité
effrénée engendrée par la mondialisation provoque des bouleversements
incessants et déstructurants pour les salariés du privé comme du public.
Comment, à 50 ans, un technicien de France Télécom peut-il se transformer, sans
dégâts, en vendeur dans une boutique Orange ? Comment exiger d'un postier
habitué à distribuer du courrier de commercialiser des produits financiers ?
Les entreprises réclament toujours plus de flexibilité. Toujours plus de
résultats. Et les salariés sous pression se plaignent du manque de
reconnaissance et de perspectives. La mutation est douloureuse. Et les
spécificités françaises, des 35 heures à un anticapitalisme historique,
n'arrangent rien.
L'affaire
est d'autant plus paradoxale que les Français, plus qu'ailleurs, sont très
attachés au travail, «une
valeur historiquement forte dans les pays catholiques», avance l'économiste Philippe Askenazy. «Les Anglo- Saxons ont un rapport utilitariste à leur
emploi, analyse Eric Chauvet,
directeur adjoint de TNS-Sofres. Pour
eux, c'est avant tout un gagne-pain. Pour les Français, c'est bien plus
passionnel.» La
preuve, ils exigent de lui non seulement un salaire, mais aussi épanouissement
et plaisir... «Les
Français y mettent beaucoup trop d'affect, confirme le psychiatre Eric Albert (1), fondateur de
l'Ifas (Institut français d'Action sur le Stress). La finalité de la sphère professionnelle, c'est
l'efficacité. Le bonheur, c'est la vie privée.» Mais en France, sans boulot, on n'est pas grand-chose.
Ici plus qu'ailleurs, il confère statut et prestige social. Alors, même
malheureux, chacun s'accroche à son job, hanté par la peur de le perdre. En
France, le chômage bat des records. Ajoutez à cela un niveau de salaire
médiocre (12e rang sur 21 en Europe) et un taux de productivité
élevé, et vous obtenez l'équation du mécontentement des salariés français
souvent bons derniers dans les baromètres internationaux de satisfaction en
entreprise.